Les graffitis d’un artiste franco-algérien devenus les emblèmes de la révolution tunisienne

© Zoo project
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Début 2011, au milieu des slogans rageurs de la révolution tunisienne, « Liberté », ou encore « Dégage RCD », tagués à la va-vite sur les murs de Tunis, on voit apparaître des dessins au trait beaucoup plus assuré, noirs sur fond blanc, à la fois épurés et puissants. Ils sont particulièrement pertinents et émouvants dans leur expression de la joie simple de la liberté retrouvée, et rapidement ils sont repris pour illustrer les nombreux articles qui paraissent alors dans la presse internationale sur le cas tunisien : la marelle menant à la démocratie, les poings levés qui sortent de terre, ou encore la mobylette surchargée qui rattrape au vol tous les aspirants à la liberté, autant d’images qui sont devenues depuis des classiques… Elles ne sont autres que l’œuvre d’un artiste qui sévit aussi à Paris sous le nom énigmatique de « Zoo project ».

© Zoo project
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mobylette
© Zoo project

Zoo project alias Bilal Berreni, est un jeune artiste franco-algérien basé à Paris, connu pour ses graffitis et peintures murales présentes notamment dans le Nord-Est parisien. Elles sont repérables par leur taille monumentale, leur technique au rouleau ou au pinceau, la plupart du temps en noir et blanc, et la représentation de chimères mi-hommes mi-animales qui forment un univers bien particulier, comme une sorte de nouvelle mythologie urbaine. Ces dessins sont souvent assortis de messages qui donnent à réfléchir, et critiquent la société de consommation, le poids de la télévision, les jeux vidéo ou encore les nouvelles technologies. (Voir une galerie photos de ses œuvres parisiennes sur flickr : http://www.flickr.com/groups/zooproject/)

En mars 2011, ayant à peine 20 ans, il part à Tunis sans but défini comme il le dit lui-même sur son site, simplement parce qu’il estimait que la révolution tunisienne « était un évènement unique, porteur d’un grand espoir », et qu’il a ressenti le besoin d’y contribuer à sa manière. Il commence à y peindre spontanément des graffitis sur les murs, en particulier dans la Médina de Tunis, et ces œuvres se classent rapidement parmi les graffitis les plus connus de la révolution tunisienne.

(Pour voir d’autres photos de ses œuvres à Tunis, un portfolio du journal The Guardian : http://www.theguardian.com/global-development/gallery/2011/may/20/tunisia-murals-zoo-project-in-pictures#/?picture=374735984&index=8)

martyrs
© Zoo project

Après avoir rencontré dans le quartier de la Hafsia les amis et la famille de Mohammed Hanchi, jeune « martyr » de la révolution mort d’une balle perdue alors qu’il avait tout juste 19 ans, il le représente sur le mur à leur demande. Il se lance alors dans une série de « martyrs » de la révolution tunisienne, peints en taille réelle sur des supports cartonnés. Il en représente 40 sur les 236 martyrs « officiels » répertoriés par le Ministère de la santé tunisien, et les expose dans différents quartiers de la ville, avec le soutien de l’association de quartier Beb-Souika. Il exprime en ses termes ce que représentent pour lui ces œuvres :

© Zoo project
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« À mes yeux, ces figures ne sont pas des images mortes, des fantômes célébrés post-mortem. Ils n’appartiennent pas à un passé fantasmé, regretté. Ce sont des figures du présent, des compagnons de lutte. Si je les peins, si je me permets de les représenter, de les exposer dans des manifestations, c’est parce que je suis convaincu que leur disparition des mémoires marquerait la fin de l’espoir. De même que les Tunisiens se battent pour que leurs meurtriers – les snipers, les donneurs d’ordre, les matraqueurs – soient jugés et sanctionnés rapidement (revendication restée lettre morte pour l’instant), je cherche, à ma mesure, à rappeler la portée de la disparition de ces gens ordinaires. Ils font partie de l’avenir, de cette Tunisie qui se dessine, s’esquisse sous nos yeux. C’est cette esquisse que je tente de représenter. »[1] Cette initiative a d’ailleurs reçu beaucoup d’intérêt de la part du public tunisien et de la presse.[2] Ces effigies seront effectivement utilisées lors de certaines manifestations à Tunis, ce qui donne tout son sens à cette notion de « compagnons de lutte » qu’évoque l’artiste.

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© Zoo project

Il se rend ensuite dans le camp de Choucha à la frontière tuniso-libyenne, abritant des migrants de toutes nationalités qui travaillaient en Libye et ont fui le pays en raison de la guerre civile. Il y passe un mois, dans une tente, au contact de ces réfugiés échoués en plein désert, et réalise leurs portraits, comme il le raconte lui-même :

« Circulant de tente en tente, j’ai passé un mois à dessiner, à réaliser des portraits des habitants du lieu, ceux que l’on appelle des « réfugiés ». Eux s’en réjouissaient, m’encourageaient. Au début j’ai eu du mal à comprendre cet engouement pour ma démarche. Des centaines de demandes de portraits affluaient chaque jour, je m’en suis étonné. Puis j’ai compris. Beaucoup me l’ont confié : se faire dessiner permet de retrouver une certaine dignité. Le dessin exige attention et patience particulière. Pour celui qui dessine comme pour celui qui est dessiné. Au fil des jours, des dessins, des discussions enflammées, ma compréhension de la situation a évolué. (…) Les amitiés se resserrant, le véritable sujet sensible, le fond du problème, a fini par émerger : la détresse de ceux qui ne sont plus considérés et traités comme des humains, parqués dans des non-lieux. Pas de territoires, pas de visages. »[3]

A défaut de murs, le jeune graffeur a peint sur de la toile en coton qu’il avait trouvé en route et qui évoque aussi l’habitat précaire des tentes des réfugiés. Ces derniers se sont appropriés les portraits et en ont fait de véritables porte-étendards. Par son art, Zoo Project a ainsi contribué à restaurer un peu de l’identité et de la dignité de ceux qui sont aussi les oubliés des conflits politiques qui secouent la région.

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tentes
© Zoo project
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Après cette expérience, Zoo project a entrepris différents voyages où il va à la rencontre des habitants et partage son art dans les endroits les plus reculés. Il est notamment parti 4 mois avec le réalisateur Antoine Page à travers l’Europe et les pays de l’ex-URSS jusqu’aux confins de la Sibérie pour le film « C’est assez bien d’être fou », qui raconte leur périple et met en scène les dessins de Zoo project.

Toutes les photos et citations proviennent du site de Zoo project : http://zoo-project.com/