Les acteurs du changement

Quels acteurs des transformations sociétales et changements politiques en Afrique du Nord ?

Document provisoire 1er septembre 2014

Groupe Acteurs OTMA : France Guérin-Pace, Kamel Kateb, Jean-Yves Moisseron

L’émergence de sociétés réclamant explicitement la démocratie n’est pas seulement le produit d’une prise de conscience politique, mais aussi et surtout d’une accumulation de facteurs qui se constituent imperceptiblement sur plusieurs décennies. Depuis leur indépendance, les pays d’Afrique du Nord connaissent des changements structurels, de nature économique et sociale, qui font émerger des besoins de gouvernance plus adaptés à leur niveau de développement. Ce sont en outre des pays jeunes qui entrent dans la phase terminale de leur transition démographique et qui sont confrontés à une remise en question profonde de leur ordre social, dans un contexte national et international complexe.

Ce bouleversement de l’ordre social met de plus en plus au premier plan les femmes, les jeunes et plus particulièrement les jeunes diplômés dans différentes sphères de la vie publique. De nouveaux acteurs émergent et avec eux de nouvelles formes de mobilisations qui s’observent par des manières particulières de faire, de s’exprimer, de protester. Ces acteurs s’appuient sur des technologies nouvelles, notamment les réseaux sociaux, pour contester l’ordre établi et exercer une pression sur les dispositifs de gouvernementalité en place. Parfois, ce sont de simples individus qui, par une action désespérée ou spectaculaire, expriment à un moment donné de leur destin individuel, le désarroi d’une communauté plus large. Les études démographiques parviennent à capter des évolutions des comportements individuels qui traduisent aussi des changements dans les pratiques (mise en couple, naissances, ruptures d’union, etc.) qui donnent sens aux transformations dans le monde arabe.

Mais les acteurs sont le plus souvent collectifs : syndicats, partis politiques, associations, groupes professionnels, corps constitués, etc. A ces acteurs collectifs, se superposent des groupes sociaux : les jeunes, les femmes qui peuvent être particulièrement actifs dans la temporalité des transformations. Nombres d’acteurs nouveaux sont représentés par des groupes sociaux plus ou moins identifiables par leur action dans la société. Parmi ces nouveaux acteurs, la littérature insiste sur les associations qui sont présentées comme l’expression de la société civile, une notion qu’il faut préciser et définir dans le monde arabe. Il semble de ce point de vue que la sociologie de l’action publique puisse fournir des clés d’interprétation utiles mais encore peu utilisées pour l’analyse du monde arabe.

Il s’agit donc d’identifier ces acteurs, qu’ils interviennent à l’échelle individuelle ou collective, d’observer le contexte d’apparition et éventuellement de disparition, de décrypter leur mode d’action et leur inscription dans un jeu dont ils contribuent à former ou à transformer les règles. Au sein des parcours individuels, il s’agira de mettre en évidence les nouveaux comportements en termes de choix de vie (formation, emploi, mise en couple, etc.) et leurs répercussions sur les processus de construction identitaire.

1/ Les individus comme acteurs du changement (jeunes, femmes, célibataires, urbain, rural, etc.)

  • Les jeunes : Les projections démographiques montrent que dans les années à venir il y aura un fort accroissement de la population âgée de 18 à 24 ans et de la population en âge d’activité, avec un fort taux de chômage des jeunes de moins de trente ans. Dans un contexte économique et social difficile, les restructurations en cours permettront-elles à cette jeunesse de satisfaire ses aspirations à une vie meilleure.

  • Les femmes : Les études démographiques se focalisent sur la baisse de la fécondité et l’accroissement de la population, et, sur la nuptialité avec un recul important de l’âge au mariage des femmes, s’accompagnant d’un prolongement de la durée du célibat des jeunes. Ce dernier constitue un marqueur pertinent de la désorganisation sociale des sociétés maghrébines post-coloniales. Le divorce, en particulier les modalités précises de l’obtention par les femmes et leur situation future, constitue aussi une entrée pertinente de ces sociétés en transformation, de même que leur participation aux instances de gouvernance (politique et économique) en cette période de transition.

  • Les relations entre générations : la cohabitation des jeunes sous le toit familial se prolonge et s’accompagne de difficultés liées à l’exercice de l’autorité parentale, en particulier envers les jeunes femmes. Un modèle familial plus restreint et nucléarisé (décohabitation des générations) voit le jour en raison de conditions de vie plus difficiles (emploi, logement, coût de la vie…), mais aussi d’un changement des mentalités en lien avec la diffusion de modèles culturels qui mettent en scène la famille nucléaire et le couple.

2/ les migrants (les réseaux de migrants) comme acteurs de changement

La migration Sud/Nord a changé de nature au milieu des années 1970 lorsque les pays d’Europe de l’Ouest ont réduit l’accès à l’immigration de travail en provenance du Sud. Malgré cela, la population immigrée sud-méditerranéenne en Union européenne n’a cessé d’augmenter, en partie en raison de l’immigration irrégulière de main d’œuvre, particulièrement vers l’Europe du Sud (Espagne et Italie) et, surtout, grâce au regroupement familial. L’émigration se fait vers les bassins d’emploi les plus proches. Les femmes d’abord suivent les époux, puis prennent de plus en plus l’initiative de la migration en relation avec les transformations sociales en cours. Cette émigration concerne aujourd’hui de plus en plus de jeunes femmes qui aspirent à une plus grande autonomie. Quels effets pourraient avoir la crise économique actuelle et les perspectives démographiques différenciées ainsi que les mouvements sociopolitiques des « printemps arabes » sur ces migrations? Plusieurs évolutions conjointes sont envisageables : accroissement de la main d’œuvre qualifiée vers le Nord, plus d’européens au sud de la méditerranée ou la croissance résiste mieux et reste plus forte qu’en Europe, nombre de retours croissant des Maghrébins d’Europe ou/et émigration de leurs enfants vers les pays d’origine de leurs parents. Ces changements seront-ils durables ou transitoires, simple reflet des chocs économiques et politiques ? Telles sont certaines des questions qui mériteraient réflexion dans les différents pays concernés.

3/ Émergence d’un champ artistique et culturel autonome

L’Algérie depuis les années 80, et plus récemment la Tunisie (depuis 2011 de manière plus ou moins violente), ainsi que le Maroc et l’Egypte (pour celui-ci avec violence), sont confrontées à la question du statut du religieux et de son rapport au droit positif et au politique. Afin de ne pas désincarner les enjeux qui sont au cœur de cette problématique générale (Islam, religiosité et société) nous examinerons au plus près des pratiques, à l’aide d’observations et d’entretiens, comment et dans quelles conditions sont transportées dans l’arène judiciaire des affaires qui ont cours dans trois registres de l’activité sociale et symbolique : la création culturelle et artistique (au sens large : musique, sculpture, peinture, littérature, documentaire, film, écrits à caractère politique, miniaturisme, etc.) ; la liberté de parole pour tous et la liberté de disposer de son corps lorsque l’on est une femme ; enfin, les actions revendicatives, même dans leur forme violente incarnée par l’émeute et l’émeutier, jugées comme autant d’activités criminelles et non comme pratiques de défense et d’élargissement à de nouveaux droits.

Dans ces trois registres, des affaires donnent lieu à des constitutions de causes publiques et à un traitement judiciaire. Dans notre perspective l’ordre des pratiques (accuser, se défendre, attaquer, défier, etc.) n’est pas détachable de l’ordre institutionnel (mode de règlement juridique de conflits opposant des groupes aux visions du monde antagoniques). De l’étude des transformations qui ont lieu dans ces trois registres nous pouvons dores et déjà dégager deux enjeux majeurs : tout d’abord, d’une manière ou d’une autre, la religion est réceptacle tout ensemble de la foi, de la morale, des mœurs et des lois (le Peuple n’est pas au fondement de la loi, l’absence d’un contrat social et ses corollaires, la liberté adjointe à l’égalité) ; ensuite, et dorénavant, la question posée est celle des conditions de possibilités d’une reconnaissance de l’exercice de libertés publiques dans des sociétés arabo-musulmanes.

4/ Mobilisations sociales, protestations, société civile

L’expérience historique, notamment des pays d’Europe et d’Amérique Latine, a montré que les nouveaux compromis entre forces politiques ne s’effectuent pas sans heurts. En particulier, la mise en place de nouvelles institutions s’accompagne de conflits violents et de divisions au sein de la société. Les populations les plus vulnérables, en particulier les jeunes et les femmes, sont les plus touchés par ces périodes d’instabilité politique et économique.

La particularité de l’Afrique du Nord, c’est que ces changements se produisent dans un contexte d’une profonde déstabilisation du système culturel (au sens le plus large) née de la désintégration complète de l’ordre social (patriarcal, patrilinéaire, patrilocal) et des changements démographiques (recul de l’âge au mariage, baisse de la fécondité, accroissement du célibat). Ils se heurtent ainsi frontalement à l’ordre religieux, dernier rempart du conservatisme politique, et posent une fois de plus dans ces sociétés le problème non résolu de la conciliation des dogmes religieux avec les changements sociétaux qui ont profondément bouleversé les sociétés nord-africaines.

Les émeutes qui secouent périodiquement les pays d’Afrique du nord remettent en permanence à l’ordre du jour les besoins nouveaux nés des transformations sociétales, que ces besoins aient un caractère social ou traduisent les nécessités d’une meilleure gouvernance pour accélérer la restructuration en cours de ces sociétés.

5/ Les partis politique : acteurs du changement

De leur légitimité et de la crédibilité de leur activité dans le champ national dépend la réussite de la transition politique vers une stabilité nécessaire à la sécurité des personnes et des biens et au développement nécessaires aux activités économiques, culturelles, éducatives susceptibles de créer les conditions à une nouvelle ère de prospérité. Le degré de leur représentativité se mesurera naturellement par le degré de participation des citoyens aux activités publiques et aux scrutins électoraux. Il n’est donc pas inutile de s’intéresser aux obstacles existants ou à venir et aux mécanismes sociopolitiques qui entravent la nécessaire jonction entre ces nouveaux acteurs de la scène politique nationale et la grande masse de la population.


QUESTIONNAIRE

BIBLIOGRAPHIE