Institutions

Transformer l’analyse pour analyser les transformations

Petia Koleva, Julien Vercueil

document provisoire: septembre 2012

Peut-on considérer la « transition » comme un objet d’analyse suffisamment spécifique pour nécessiter l’élaboration d’outils conceptuels particuliers ? La réponse à cette question passe non seulement par des considérations analytiques mais aussi par une réflexion méthodologique et épistémologique approfondie. Notre ambition est de proposer une grille d’analyse des transformations actuelles en Tunisie à partir d’une lecture critique des principales doctrines et résultats d’une autre « Grande transition », celle d’Europe de l’Est. Il s’agit de mettre en exergue les limites des approches dominantes, telles qu’elles sont apparues progressivement au fil des évolutions des contextes est-européens, avant de s’interroger sur les théories alternatives permettant d’appréhender la « transition » dans sa complexité.

En raison de son caractère systémique, la transition postsocialiste constitue depuis plus de vingt ans un laboratoire à ciel ouvert pour l’étude des phénomènes de changement politique, social et économique. La grande majorité des travaux existants sur le sujet s’appuie sur un socle commun que l’on peut appeler paradigme standard de la transition au sens de T. Kuhn (1970), dans la mesure où il recèle un ensemble de croyances, valeurs et techniques communes à certains membres de la communauté scientifique. Dès le début des années 1990, ce paradigme a nourri les recommandations des organisations internationales regroupées au sein du « consensus de Washington » en conférant au terme de transition une connotation particulière et finaliste, celle du passage d’un état stable et connu à un autre grâce à des remèdes reproductibles (Blanchard et alii, 1991 ; Camdessus, 1992, 1994 ; EBRD, 1994). Ces derniers visent à résorber les déséquilibres macroéconomiques, à améliorer l’efficacité réelle de l’économie et à garantir le soutien pour les réformes dans un contexte de démocratisation. L’accent est mis sur la rapidité des réformes afin de créer des groupes sociaux personnellement intéressés à leur succès et susceptibles de les répercuter au niveau politique. La comparaison des trajectoires nationales qui résulte du paradigme standard de la transition se fonde sur des indices synthétiques visant à mesurer la distance par rapport au degré final de transformation, implicitement considéré comme optimal. La complexité de la transition est ramenée ainsi à un nombre limité de dimensions accordant une place centrale à la libéralisation et à ses liens avec la croissance économique (De Melo et alii, 1996).

Les nombreuses évolutions imprévues, ou « surprises de la transition» au cours des années 1990 (récession profonde, configurations inefficaces des droits de propriété, crises financières ou bancaires, hausse considérable des inégalités et de la pauvreté, retour électoral des anciens partis) ont mis en doute la confiance dans les prévisions standards. Elles ont également donné plus d’écho à certaines thèses hétérodoxes soulignant le rôle de l’Etat et du droit, l’importance des institutions, la diversité effective des trajectoires nationales de changement, la prise en compte de la dimension sociale de la transformation systémique, de sa légitimité politique, etc. Au cours des années 2000, ces thèses ont été progressivement incorporées par l’approche dominante de la transition conduisant ainsi à l’élaboration d’une « doctrine amendée » (Chavance, 2007) qui a nuancé les postulats de départ sans pour autant les renouveler radicalement. De nombreux travaux se sont appuyés sur de vastes bases de données pour mesurer les « performances institutionnelles relatives » de différents pays en trouvant des corrélations entre des indicateurs de « qualité de la gouvernance » (Kaufman et alii, 1999) ou de « qualité institutionnelle » et le taux de croissance. L’intégration du rôle des institutions tend ainsi à se réduire à une analyse de l’efficacité supposée des « meilleures institutions » qui ne sont pas sans rappeler le modèle anglo-saxon idéalisé. Le paradigme standard de la transition se transforme alors en paradigme du benchmarking, dans un contexte marqué par l’hégémonie de la finance. L’objectif de ces études n’est pas tellement de fournir les outils permettant d’appréhender la complexité des sociétés concernées mais plutôt de répondre à la demande d’agents économiques qui fondent leurs choix sur les seuls critères de rentabilité financière à court terme.

Mais le renouveau récent des approches théoriques institutionnalistes et évolutionnaires, en grande partie nourri des difficultés rencontrées par le Consensus de Washington sur le terrain de la transition post-socialiste, fournit l’occasion de proposer des grilles de lectures alternatives de la transition. Ces grilles de lectures prennent comme point de départ l’encastrement des processus économiques dans la société et ses institutions (Polanyi (1944), Granovetter (1992, 2000)). Elles tiennent compte des éléments constitutifs de l’héritage non pas comme des anomalies et des imperfections dans le déploiement de mécanismes économiques définis in abstracto comme optimaux, mais comme les conditions de l’évolution ultérieure de ces processus, dans un déroulement largement dépendant du sentier (Schumpeter (1939), Nelson et Winter (1982), David (1985), Arthur (1989)). En même temps, les approches évolutionnaires et institutionnalistes laissent ouverte la possibilité de bifurcations soudaines, de changement d’état du système économique, ce qui évite à ces approches de verser dans un historicisme déterministe (Boyer (1986), Potts (2001), Hodgson (2007)). La durée de la période de transition s’explique par le fait que toutes les transformations systémiques ne sont ni synchrones, ni de même temporalité.

Les leçons de la transition postsocialiste pour l’étude des transformations des pays arabes nous semblent résider non pas tant dans la transposition de doctrines de politique économique, à l’image de ce qui fut transposé de l’Amérique latine vers l’Europe de l’Est dans les années 1990, que dans la mise en œuvre d’une méthode d’analyse dédiée, qui évite de reproduire les erreurs du passé. Pour ce faire, nous souhaitons situer cette méthode au croisement des disciplines majeures des sciences sociales (sciences politiques, sciences de gestion, anthropologie, géographie, sociologie, économie) pour être à même de proposer une analyse multivariée des processus à l’oeuvre. Dans la définition des outils de l’analyse, il s’agira d’éviter de privilégier une sous-discipline ou un sous-groupe d’indicateurs, ce qui relèverait d’une conception téléologique des transformations, contradictoire avec notre hypothèse fondatrice selon laquelle ces mouvements sont fondamentalement ouverts et irréductibles aux seuls outils de la macro-économie standard.

Pour lire les transformations en cours dans les pays arabes et contribuer à leur anticipation, il nous paraît donc aujourd’hui plus que jamais nécessaire de construire une série d’outils d’analyses de terrain évolutifs et multidimensionnels, fonctionnant comme un réseau de capteurs de signaux (dont certains sont trop faibles pour les instruments d’écoute classiques), qui seront interprétés comme des « marqueurs de la transformation ». Notre ambition est qu’ensemble, ces marqueurs fassent système et nous permettent de saisir le changement dans toute son épaisseur sociale.

 

Bibliographie:

Arthur B. (1989) : “Competing technologies, increasing returns, and lock-in by historical events”, The Economic Journal, 99(394), p. 116-131.

Blanchard O., Dornbusch R., Krugman P., Layard R., Summers L. (1991) : Reforms in Eastern Europe. Boston (Mass.) : The MIT Press.

Boyer R. (1986) : La théorie de la régulation : une analyse critique. Paris : La découverte.

Camdessus M. (1992) : « Economic Transformation in the Fifteen Republics of the Former Soviet Union : a Challenge or an Opportunity for the World ? », Conférence donnée à la School of Foreign Office, University of Georgetown. Washington (D.C.), mimeo (IMF), 15 avril 1992.

Camdessus M. (1994) : « Supporting Transition in Central and Eastern Europe : an Assessment and Lessons from the IMF ‘s Five Years Experience », Second Annual Francisco Fernandez Ordonez Address. Madrid, mimeo (IMF), 21 décembre 1994.

Chavance B. (2007) : « L’expérience postsocialiste et le résistible apprentissage de la science économique », Revue du MAUSS, n°30, p. 49-63.

David P. A. (1985) : « Clio and the Economics of QWERTY », The American Economic Review, 75(2), p. 332-337.

De Melo M., Denizer C., Gelb A. (1996): “Patterns of Transition from Plan to Market”, The World Bank Economic Review, vol. 10, n°3, pp. 397-424.

EBRD (1994) : Transition Report. London : The European Bank for Reconstruction and Development.

Granovetter M. (1992) : “Economic Institutions as Social Constructions: A Framework of Analysis”, Acta Sociologica, 35, p. 3-12, 1992.

Granovetter, M. (2000) : Le marché autrement. Paris : Desclee de Brouwer.

Hodgson G. M. (dir.) (2007) : The Evolution of Economic Institutions. A Critical Reader. Chetlenham (U.K.) : Edward Elgar.

Kaufmann D., Kraay A., Zoido-Lobatón A. (1999): “Governance Matters”, World Bank Policy Research Department Working Paper, n° 2196. pp. 1-32.

Nelson R., Winter S. (1982) : An Evolutionnary Theory of Economic Change. Cambridge (Mass.): Belknap Press of Harvard University Press.

Polanyi K. (1944:1983) : La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Paris : Gallimard, 1983 (éd. orig. 1944), 419 p.

Potts J. (2001) : The New Evolutionnary Microeconomics. Complexity, Competence and Adaptive Behaviour. Cheltenham (U.K.) : Edward Elgar, 239 p.

Schumpeter J. A. (1939:1964) : Business Cycles. New-York : Mc Graw-Hill, 1964 (éd. orig. 1939).